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Entretien avec Hugo Berenguer sur l'architecture

Entretien avec Hugo Berenguer sur l'architecture

SEPTEMBRE 2026
·
14 minutes
·

Hugo Berenguer est PDG et associé du cabinet Rafael de La-Hoz Arquitectos, l'un des cabinets de référence de l'architecture contemporaine espagnole. Fort d’une pratique profondément ancrée dans la culture architecturale espagnole, il a promu une vision alliant tradition, innovation, durabilité et stratégie, en considérant l’architecture comme un exercice de responsabilité culturelle et de projection vers l’avenir.

La collaboration entre Actiu et le cabinet d’architecture de Rafael de La-Hoz est ancienne et solide. Elle a débuté grâce à l’admiration que Vicent Berbegal portait à l’architecte, à ses œuvres et à son talent. Le nouvel espace Actiu RED de Madrid partage le même bâtiment, ce qui était l’un des rêves du fondateur d’Actiu, grand admirateur de l’architecte. Au fil de l’évolution des deux marques, le cabinet et l’entreprise partagent de nombreuses valeurs, qu’il s’agisse de l’importance de l’ancrage, de l’histoire des lieux, du respect des matériaux ou de l’attention portée aux personnes, que ce soit à travers l’architecture ou le mobilier. Avec Hugo, nous réfléchissons au respect de la mémoire des lieux, à l’importance de leur identité et à la capacité de concevoir de nouvelles façons d’habiter, de travailler et d’interagir.

Projet Actiu Red, Madrid
Projet Actiu Red, Madrid
Des projets tels que « Lagasca 99 » à Madrid, qui abrite ACTIU RED, et la rénovation du stade du Betis à Séville illustrent cette approche qui explore l'histoire de la ville et sa culture matérielle pour les transposer dans l'architecture contemporaine.

Que signifie pour toi le fait qu'un projet architectural ait une mémoire ?

La mémoire implique une connaissance consciente du contexte dans lequel s'inscrit le projet. Et donc, une fois cette connaissance acquise, il est inévitable que, pour le meilleur ou pour le pire, elle influence l'architecture. Il arrive parfois que nous nous inscrivions dans ce contexte, dans cette mémoire, de manière positive afin de renforcer le concept du projet.

Mais l’histoire nous enseigne également qu’il y a eu de nombreux moments dans l’architecture où ses idéaux découlaient précisément du rejet des idées antérieures, de la tradition. Cela ne peut en soi se produire sans mémoire, sans connaissance de l’histoire, car on ne peut rejeter ce que l’on ne connaît pas.

Penses-tu que l'architecture soit avant tout une pratique culturelle ? De quelle manière un bâtiment peut-il exprimer l'identité d'un lieu ?

L'architecture est inévitablement une pratique culturelle. Comment concevoir un projet hors de tout contexte ?

Lorsque nous concevons, nous, les architectes, nous ne sommes jamais confrontés à cette « page blanche » tant redoutée, car nous travaillons toujours à partir d'éléments concrets : le climat, la topographie, l'usage du bâtiment, les mensurations du corps humain, les réglementations, l'histoire… Avant même de commencer, notre feuille est déjà remplie de données qui nous aident à donner forme au bâtiment.

Et tout réside dans la manière dont on les combine pour résoudre le problème architectural, qui sera différent dans chaque cas. Il y aura des projets où l’élément clé sera l’intégration dans un contexte historique ; dans d’autres, ce sera la fonctionnalité ou la topographie. C’est là le travail de l’architecte : hiérarchiser correctement les priorités de chaque projet dans chaque situation afin que le bâtiment apporte la bonne réponse.

Je me représente souvent l'architecture comme une équation dans laquelle on te donne de nombreuses données – ces ingrédients dont je parlais tout à l'heure – et où l'inconnue est la solution géométrique, sous la forme d'un bâtiment, qui résout tous les problèmes.
Hugo Berenguer, PDG et associé du cabinet Rafael de La-Hoz Arquitectos, lors du salon MDF 2026
Hugo Berenguer, PDG et associé du cabinet Rafael de La-Hoz Arquitectos, lors du salon MDF 2026

Comment gérer l'échelle des projets de grande envergure afin qu'ils conservent un lien humain avec l'environnement urbain ?

Je pense que la question de l'échelle est l'une des plus difficiles à maîtriser, car pour le cerveau humain, il est très compliqué de faire ce saut du papier à la réalité. Certaines choses fonctionnent très bien à une certaine échelle, mais pas à d'autres. La biologie et la biomécanique le comprennent très bien ; elles le savent depuis longtemps, car certains organismes ont des limites de taille ou de forme selon qu’ils sont vertébrés ou non. C’est également le cas en architecture et nous ne pouvons donc pas appliquer les mêmes stratégies de conception à une petite maison ou à un grand stade.

Quel rôle les matériaux jouent-ils dans la création d'une ambiance et dans la manière dont les gens perçoivent un espace ?

Les matériaux constituent sans doute l'un des outils les plus puissants dont dispose l'architecture pour créer des ambiances. En fin de compte, ce ne sont pas les plans qui permettent aux gens de découvrir un bâtiment, mais la lumière, les textures, les sons, la température ou le vieillissement des matériaux au fil du temps.

Un même espace peut susciter des sensations totalement différentes selon qu’il est construit en béton, en bois, en pierre ou en acier. Chaque matériau possède des propriétés physiques, mais aussi des connotations culturelles qui influencent inévitablement notre perception de l’espace. C’est pourquoi le choix des matériaux ne devrait jamais être une décision purement esthétique. Il est lié à la durabilité, à l’entretien, à la longévité, au confort, mais aussi à l’identité du projet.

Lagasca 99, où se trouve le showroom d’Actiu, est un exemple très parlant du rôle prépondérant des matériaux. La façade du bâtiment est la première chose qui surprend, car elle met en avant trois matériaux distincts qui s’inscrivent dans une stratégie de composition inspirée de la fonctionnalité intérieure, de sorte que chaque espace – salon, chambre ou cuisine – s’identifie à un matériau différent : le verre, la pierre et le bois, respectivement.

Projet Lagasca 99, Madrid
Projet Lagasca 99, Madrid

Dans quelle mesure le contexte (climatique, historique, social) doit-il influencer les choix formels et techniques d'un projet ?

Je pense que cela doit les influencer considérablement, car c'est précisément de là que naît l'architecture. Nous, les architectes, sommes habitués à travailler avec des contraintes. En effet, souvent, plus nous avons de contraintes, meilleurs nous sommes. Le climat, l’histoire, les réglementations, les besoins du client, les capacités technologiques ou les caractéristiques sociales d’un lieu ne sont pas des obstacles au projet, mais les ingrédients qui nous aident à lui donner forme.

Cela ne signifie toutefois pas que le contexte détermine une seule solution possible. Deux architectes peuvent être confrontés exactement aux mêmes conditions et aboutir à des propositions complètement différentes. L’important est de comprendre que les décisions formelles et techniques ne doivent pas être prises de manière arbitraire. Elles doivent résulter d’une bonne compréhension de toutes ces circonstances et de la capacité à les synthétiser en une proposition cohérente.

Dans certains projets, le contexte historique aura plus de poids ; dans d’autres, ce seront le climat, la topographie ou certaines contraintes fonctionnelles. Le travail de l’architecte consiste précisément à hiérarchiser ces priorités et à trouver le juste équilibre dans chaque cas.

Dans certains projets, le contexte historique aura plus d'importance ; dans d'autres, ce seront le climat, la topographie ou certains contraintes fonctionnelles.

Le travail de l'architecte consiste précisément à hiérarchiser ces priorités et à trouver le juste équilibre dans chaque cas.

J'ai du mal à imaginer une architecture de qualité qui soit indifférente à son contexte. En effet, lorsqu'un bâtiment est vraiment bien conçu, il se produit souvent quelque chose de très intéressant : on a l'impression qu'il n'aurait pu être construit nulle part ailleurs.

Intérieur du bâtiment situé au 99, rue Lagasca
Intérieur du bâtiment situé au 99, rue Lagasca

En quoi la dimension temporelle influence-t-elle ta manière de concevoir ? L'architecture doit-elle viser la pérennité ou l'adaptation constante ?

Je pense que ce sont les deux à la fois.

D'une part, les bâtiments sont conçus pour durer de nombreuses années. En effet, les structures des bâtiments sont calculées pour une durée de vie de 50 ans dans des conditions normales d'utilisation ; dans le cas des hôpitaux, cette durée peut atteindre 100 ans. En réalité, s'ils sont bien entretenus, ils durent bien plus longtemps.

Il s’agit donc d’une activité qui, par essence, s’inscrit dans la pérennité.

Cela dit, et j'enchaîne ici avec l'autre partie de la question, seuls perdureront les bâtiments qui sont particulièrement remarquables d'un point de vue architectural et qui sont protégés, ou ceux dont la conception permet de s'adapter à de nouvelles utilisations ou à de nouvelles façons de les habiter.

Comment concilier le respect du patrimoine architectural et l'intégration de nouvelles technologies et méthodologies ?

Je pense qu’il s’agit là de questions distinctes. Respecter le patrimoine ne revient pas à l’imiter ni à limiter l’utilisation des nouvelles technologies. C’est un débat très intéressant qui porte sur l’intégration de nouvelles architectures dans des environnements historiques ou déjà bien établis.

Parfois, on a l’impression que le respect consiste à proposer des solutions architecturales qui s’inscrivent dans la continuité, à imiter ce qui a été fait auparavant, et je pense que c’est une grave erreur.

Regarde les grandes villes historiques que tu admires : ce sont des mélanges de styles architecturaux différents qui, dans certains cas, sont séparés par 2 000 ans. Le problème, c’est que notre esprit les a déjà identifiés comme des styles historiques et que cela nous joue des tours. Combien d’exemples avons-nous en Europe ou en Espagne d’architectures romaines fusionnées avec des édifices islamiques, romans, gothiques, de la Renaissance ou baroques, qui n’ont que peu ou pas de points communs entre eux ?

Qu’est-ce qu’un édifice romain a en commun avec un édifice gothique ? Rien, ni sur le plan stylistique, ni sur le plan conceptuel, ni au niveau des moyens technologiques utilisés pour leur construction.

En fait, je pense que c’est justement ce mélange de types d’architectures, où chacune reflète fidèlement les idées de chaque période historique, qui rend les villes européennes si attrayantes et intéressantes : ce mélange, cette coexistence des styles.

Nous ne pouvons pas créer des architectures qui ne s’identifient pas à l’époque que nous vivons. Tu vois, Mies définissait l’architecture comme « la volonté d’une époque traduite dans l’espace » et je pense qu’il ne pouvait pas mieux dire.

Hugo Berenguer, aux côtés de Soledat Berbegal et Roberto García, lors du MDF 2026
Hugo Berenguer, aux côtés de Soledat Berbegal et Roberto García, lors du MDF 2026
Respecter le patrimoine, c'est l'étudier, le connaître et en tenir compte lors de la conception, ce qui est très différent de l'imiter, car cela conduit à la fossilisation des villes, alors que les bâtiments doivent être des entités vivantes, en constante évolution.

Quelle est l'importance de la collaboration entre les cabinets d'architecture et l'industrie dans l'évolution de la conception des espaces ?

À mon avis, c'est très important. Le développement de l'industrie et des nouvelles technologies a permis l'apparition sur le marché d'une multitude de solutions techniques pour résoudre un même problème.

Il est aujourd’hui impossible pour un architecte de connaître en profondeur toutes les avancées qui interviennent dans les domaines des matériaux, des systèmes de construction, des équipements, de la durabilité ou de la numérisation. C’est pourquoi la collaboration avec l’industrie est de plus en plus nécessaire.

Les meilleures solutions émergent généralement lorsque les deux parties travaillent dès le départ avec des objectifs communs. Les architectes apportent une vision globale du projet et l’industrie apporte ses connaissances spécialisées, sa capacité d’innovation et son expertise technique.

De plus, cette collaboration permet de réduire la distance entre l’idée et sa concrétisation. Souvent, des projets qui auraient été impossibles il y a quelques années peuvent désormais voir le jour grâce au développement de nouvelles technologies ou de nouveaux systèmes de production.

Je pense que l’innovation en architecture est rarement le fruit du travail isolé d’une seule personne. Elle naît généralement lorsque différentes disciplines collaborent et partagent leurs connaissances.

Comment les espaces architecturaux peuvent-ils favoriser la collaboration, la créativité et le bien-être collectif ?

C'est une question intéressante. Tu sais, avant la pandémie, il existait toute une théorie autour des nouveaux espaces de travail censés favoriser la collaboration entre les employés afin de stimuler la créativité, le partage d'idées, de visions, etc. Tout cela reposait sur l’idée que les meilleures idées ne naissent souvent pas lors de réunions planifiées, mais plutôt lors d’interactions informelles, dans les couloirs, à la cafétéria, etc.

À partir de là, on a commencé à concevoir des bureaux favorisant les rencontres spontanées entre employés; je crois qu’on appelait cela les « collisions créatives ».

Puis la pandémie est arrivée et, pendant un certain temps, on a cessé de parler de tout cela pour passer au télétravail et au travail à distance… ce qui, à mon avis, est une erreur, car je suis tout à fait d’accord avec les tendances d’avant la pandémie : elles sont tout à fait pertinentes et je pense qu’elles fonctionnent très bien, et que l’architecture avait beaucoup à dire à ce sujet.

Un autre exemple très intéressant est son application dans les établissements hospitaliers, où l'objectif n'est plus de concevoir des espaces uniquement pour prévenir les problèmes ou les pathologies, mais de créer des environnements qui favorisent activement le bien-être et la santé des personnes.

En ce sens, l'architecture cesse d'être uniquement fonctionnelle ou esthétique pour devenir un outil qui influence la manière dont les personnes perçoivent, comprennent et vivent l'espace.
Hôpital universitaire Rey Juan Carlos, par Rafael de la-Hoz Arquitectos
Hôpital universitaire Rey Juan Carlos, par Rafael de la-Hoz Arquitectos

Appliqué au design, cela se traduit par des stratégies telles que l'utilisation de la lumière naturelle, le rapport à la nature, la qualité de l'air, le choix de matériaux sains et la création d'espaces favorisant à la fois l'interaction sociale et l'intimité. Il ne s'agit pas seulement d'éviter le stress ou la maladie, mais aussi de renforcer l'expérience positive de l'espace.

De nombreuses études scientifiques ont démontré que la présence de lumière naturelle dans les chambres d’hôpital a une influence positive sur l’évolution des patients, favorisant un rétablissement plus rapide et améliorant leur bien-être général.

De même, la vue sur un environnement naturel contribue à réduire le stress et le recours aux analgésiques, ce qui se traduit par une expérience d’hospitalisation plus agréable et un rétablissement plus efficace.

En tant que dirigeant et créatif, comment élaborer une vision stratégique sans perdre en profondeur conceptuelle ?

Je suis convaincu qu’un architecte n’est pas seulement un grand concepteur, mais bien plus encore. L’architecte doit posséder une forte dimension humaniste. Comme nous l’avons déjà évoqué, il doit bien connaître l’histoire et l’œuvre de nos ancêtres ; il doit également faire preuve d’une grande capacité d’analyse et être à l’aise avec les chiffres. De plus, la profession exige des connaissances techniques dans d’autres disciplines telles que les matériaux, le calcul des structures, les installations, l’acoustique, la durabilité… En effet, sur les chantiers, la loi nous confère le rôle de directeurs et de coordinateurs de toutes ces disciplines.

L’architecte doit également savoir expliquer son projet architectural à un client pour qu’il le comprenne, le convaincre et obtenir la commande. Il doit être éloquent et, par conséquent, être un bon vendeur. S’il excelle dans ce domaine, il signera des contrats et devra donc posséder des connaissances juridiques. Il devra également négocier le montant de sa rémunération, car les enjeux sont importants.

Il doit savoir organiser son cabinet, qu’il soit grand ou petit ; il doit comprendre les besoins du secteur à un moment donné et décider comment se démarquer…

Et, bien sûr, il doit également être un bon concepteur et posséder une grande profondeur conceptuelle.

Mais ce qui, dit ainsi, semble compliqué, c’est ce que les architectes font depuis toujours et ce pour quoi on nous a formés dans les écoles d’architecture.

Quels sont les grands défis auxquels l'architecture doit faire face pour rester pertinente dans un contexte en constante évolution ?

Je pense qu’il existe de grands défis à différentes échelles et sur différents fronts… Je vais citer quelques exemples.

D’une manière générale, je pense que l’architecture a perdu de sa capacité à être un outil social face à la culture des bâtiments spectaculaires, « instagrammables », mais souvent déconnectés des besoins réels de la société. En ce sens, elle a perdu beaucoup de son pouvoir face aux intérêts politiques, économiques… Je pense qu’une activité ayant une telle vocation sociale devrait être bien plus indépendante de tout cela.

En matière d’urbanisme, je suis très préoccupé par le défi auquel sont confrontées de nombreuses villes face à la croissance du tourisme, qui les transforme en parcs à thème où il me semble impossible de vivre. D’ailleurs, je trouve même presque insupportable d’être touriste dans certaines villes… C’est un phénomène qui échappe à tout contrôle et qui mérite une réflexion approfondie.

Je pense qu’il faut aborder l’émergence de l’IA comme un défi à intégrer dans la profession. En tant qu’outil, elle peut stimuler la créativité, mais elle risque de se substituer à la pensée critique. C’est également une question qui va susciter de nombreux débats sur la propriété intellectuelle et la paternité des œuvres, qui , j’en suis convaincu, constitueront un véritable casse-tête dans les années à venir.